Des citoyens réclament une autre politique alimentaire au Canada

Jean-Charles Gagné

MONTRÉAL-Des citoyens du Québec et d’autres provinces se mobilisent en faveur de la souveraineté alimentaire. Ils veulent faire pression sur le gouvernement canadien afin qu’il modifie sa politique alimentaire qu’ils jugent trop tournée vers le commerce extérieur. Pour ces militants et les organisations qui les appuient, la souveraineté alimentaire signifie d’abord la reprise de pouvoir des citoyens sur le système alimentaire trop contrôlé par l’industrie et les gouvernements. C’est ce qu’a confié à la Terre la coordonnatrice du projet « Pour une politique alimentaire populaire (PPAP) », Amanda Sheedy, en marge de la 5e conférence de l’Association canadienne des études sur l’alimentation, qui a eu lieu à l’Université Concordia, du 28 au 30 mai dernier. « Notre stratégie est complémentaire à celle de la Coalition pour la souveraineté alimentaire » [dont fait partie l’Union des producteurs agricoles], a signalé Mme Sheedy. À ses yeux, la gestion de l’offre doit être conservée dans la politique alimentaire.

Pour une politique alimentaire populaire

« Le PPAP est une initiative citoyenne qui vise à unifier les multiples composantes du mouvement sur l’alimentation au Canada et d’avoir une réelle influence sur les enjeux alimentaires au pays, a expliqué Mme Sheedy. Tout comme la santé, l’alimentation relève du bien commun. Tous les citoyens ont droit à une alimentation saine et l’agriculture n’est pas une marchandise comme les autres. » En pratique, ce projet repose sur une équipe de 80 animateurs qui ont organisé des discussions avec 1000 personnes au pays sur la politique alimentaire. Il s’agit de professionnels de la santé, de l’éducation, d’universitaires, de producteurs agricoles, etc. qui sont insatisfaits du système alimentaire actuel. « Ce système ne procure pas de revenus adéquats aux agriculteurs et met ainsi en péril la poursuite d’une agriculture familiale, a noté Mme Sheedy. D’abord préoccupé de faire de l’argent, il génère aussi des produits qui conduisent à l’obésité et empêche de placer la saine alimentation au cœur d’une stratégie sur la santé. » Des organisations comme National Farmers Union, Sécurité alimentaire Canada, Inter Pares et USC Canada participent aussi à la démarche. C’est par le biais de choix collectifs, et non seulement de changement des comportements individuels, que ce projet veut agir. Une première ébauche de politique alimentaire populaire devrait être disponible pour consultation et commentaires en juin 2010 sur le site www.peoplesfoodpolicy.ca. Selon Mme Sheedy, le moment d’agir est propice parce que le Parti libéral du Canada, le Bloc québécois et la Fédération canadienne de l’agriculture ont parlé de souveraineté alimentaire.

Université de Carleton

« L’économie d’exportation alimentaire pratiquée par le Canada depuis ses origines entre en conflit avec des piliers de la souveraineté alimentaire », a fait valoir le professeur Peter Andree, de l’Université de Carleton, au Nouveau-Brunswick. On peut mentionner les circuits courts et l’économie locale, une rémunération adéquate de tous les acteurs de la filière alimentaire et le fait que l’alimentation n’est pas une marchandise comme les autres. M. Andree résumait alors les résultats d’une recherche que ses étudiants à la maîtrise ont menée auprès de 35 individus, des hauts-fonctionnaires du fédéral et des décideurs de l’industrie agroalimentaire, dans le cadre du projet PPAP. Il en ressort que les normes nationales d’abattage et la transformation des animaux satisfont les grandes entreprises tournées vers l’exportation, mais entraînent la fermeture des abattoirs de petite et de moyenne taille. Que les normes nationales sur l’agriculture biologique, adoptées sous la pression de l’Union européenne, rendent la vie plus difficile aux acteurs des paliers local et régional. Et que l’étiquetage « Produit du Canada », réservé aux aliments contenant 98 % d’ingrédients canadiens, émanait directement du bureau du premier ministre, à l’encontre des recommandations des spécialistes.